Colloque / STRATEGIES ABSTRAITES DE LA PEINTURE CONTEMPORAINE (1er partie)

  • Vendredi 15 novembre 2019
  • Salle de conférence, campus de Rouen de l'ESADHaR

 

Organisation :
- Antoine Perrot, enseignant chercheur en arts plastiques, Institut ACTE, École des Arts de la Sorbonne, Paris 1
- Miguel Angel Molina, artiste, professeur, École Supérieure d’Art et Design Le Havre-Rouen (ESADHaR), campus de Rouen

 

Il est convenu face à la déferlante des images et à leur présence instantanée et proliférante, d’y opposer la peinture. Et même de désigner la peinture comme un lieu de résistance à l’image. Dans le même temps, la distinction entre « peinture figurative » et « peinture abstraite » a été déclarée caduque sous couvert de renouveler les possibilités de la peinture. Suivant ainsi la métamorphose générale des références politiques, intellectuelles et plastiques, la peinture abstraite aurait perdu sa charge universelle et son autonomie émancipatrice, partagée par ses premiers acteurs. Les frontières entre abstraction et figuration ayant été abolies, un régime d’indifférence se serait établi, réduisant le choix de l’une ou de l’autre dans une pratique à des procédures formelles et à un projet individuel plus ou moins exacerbé de faire image.

Ainsi reléguée à une activité, où mises en forme, gestes et couleurs ne reflètent plus que la subjectivité d’un individu, la peinture abstraite ne serait plus que l’expression d’un geste codé, souvent hermétique et saturé par des discours de consolidation. Elle serait devenue l’image d’elle-même, ou une image disponible au même titre que n’importe quelle autre pour illustrer aussi bien la « Peinture » que, par exemple, la communication de marques commerciales : « abstraction comique, abstraction sociologique, abstraction ascétique, abstraction répétitive, abstraction liquide… » Chacun de ces adjectifs renverrait alors à une image du grand dictionnaire de l’art telle que « abstraction lyrique, abstraction géométrique, expressionnisme abstrait, surréalisme abstrait » ainsi qu’aux divers mouvements de l’art dit abstrait : suprématisme, constructivisme, art concret et autres… Alors que certains artistes revendiquent le réemploi des formes cardinales de l’abstraction, cette dernière serait-elle devenue une simple boîte à images ou un inventaire de formes dans laquelle il suffirait de piocher pour proposer soit sa réactivation, soit son détournement ironique ?

Mais la diversité des œuvres et des processus témoigne que si le langage formel du modernisme est interrogé, ou même pastiché ou encore repris à partir de contraintes qui lui sont extérieures, c’est souvent dans la reprise « domestique » de son héritage que se conquiert une liberté des sens (Sara Bomans et Stijn Cole). Liberté qui se retrouve dans les stratégies de nombre d’artistes qui confrontent la peinture soit à la photographie, soit au numérique (Véra Molnar, Wade Guyton). Et le plus souvent, dans ces confrontations, se révèlent au sein des processus des strates temporelles différenciées et des formes nouvelles de narration (Dominique Figarella). Ainsi, ces stratégies abstraites seraient opératives en manifestant une énergie nouvelle, quitte à violenter les codes et les moyens, entre figure de rupture et négociation avec le monde que nous habitons (Benoît Géhanne). La reconfiguration de la peinture abstraite peut alors s’ouvrir à des héritages occultés, la peinture européenne d’avant-guerre pour la peinture américaine (Charline Von Heyl), ou au contraire à l’abandon de ces territoires historiques pour multiplier des abstractions flottantes, sans lieux (Albert Oehlen), ou encore à la délégation du « faire » aux machines d’impression qui contaminent le tableau par des ratages (Wade Guyton). En interrogeant ces stratégies, qu’elles soient volontairement des stratégies de distanciation (Miguel Angel Molina) ou d’implication sociale et politique (Miquel Mont), ce colloque tentera de montrer la fécondité d’un ensemble de conduites appartenant à des parcours artistiques représentatifs, et d’explorer les possibilités et les conditions actuelles aussi bien du « faire » que des interrogations qu’elle suggère aujourd’hui.

 

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PROGRAMME

 

  • 9h 30- Accueil

 

  • 10h - Ouverture : Marie-José Ourtilane, directrice pédagogique ESADHaR / Rouen et Antoine Perrot, enseignant chercheur en arts plastiques, Institut Acte, École des arts de la Sorbonne, Paris1

 

Modérateur : Élisabeth Amblard, enseignante chercheuse en arts plastiques, Institut Acte, École des arts de la Sorbonne, Paris1

 

  • 10h 15 - Edith Doove, historienne d’art, commissaire et professeure d’histoire de l’art à l’ESADHaR/Rouen
    Entre chien et loup – quand l’abstraction et la figuration se croisent
    Abstraction et figuration ne sont jamais si éloignées comme on pourrait le croire – souvent l’abstraction réside dans la figuration et vice-versa - plusieurs artistes connaissent des périodes abstraites en alternance avec des périodes figuratives mais rares sont ceux qui combinent les deux en mêmes temps.
    Spécifiquement intéressée par le champ de tension entre les disciplines et styles, j’interrogerai ce qui relie d’une certaine manière l’utilisation du figuratif et de l’abstrait dans l’œuvre de Kurt Schwitters confrontée avec celle de deux jeunes artistes belges, Sara Bomans et Stijn Cole. Comparaison entre des styles très différents mais issus d’une même stratégie.

 

  • 10 h 45 - Benoît Géhanne, artiste
    En dedans, en dehors de
    L’abstrait, c’est pour moi ce qui résulte d’une action. Le fait d’abstraire est une opération : tirer quelque chose en dehors de. C’est un geste qui découpe ou encore qui sépare une partie d’un tout, un élément de son contexte. Et c’est aussi dans le même temps considérer cette partie, ce morceau ou encore ce fragment pour le tout, ou du moins pour lui-même, comme un objet autonome, comme sa propre finalité. Fragment cependant, qui reste toujours en tension avec l’ensemble qu’il indexe.
    C’est alors ce qui va rester de la relation de la partie au tout, du fragment à l’ensemble, aussi bien que le processus de séparation et de découpe lui-même qui vont m’intéresser. Que le matériau travaillé soit au départ une image, une figure ou une forme, un abstract, ce qui reste interroge ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas, ce que l’on distingue en aveugle.

 

  • 11h 15 - Sandrine Morsillo, enseignante chercheuse en arts plastiques, Institut Acte, École des arts de la Sorbonne, Paris1
    La (dé)matérialité : stratégie de mise en œuvre d’une abstraction picturale
    Les peintures de Wade Guyton sont réalisées par de très grandes imprimantes à jet d’encre dans lesquelles la toile passe plusieurs fois pour révéler une variation de traces. L’intérêt sera porté sur la stratégie informatique supposée sûre et les résultats du programme constitués d’impressions ratées, de coulures et de défauts pour finalement donner à voir ce qui s’apparente à des peintures minimalistes, tantôt monochromes tantôt composées de formes, faisant écho à l’histoire de l’abstraction. 

 

  • 11h 45 – 12h 30 Échanges

 

  • 12h30 – 14h15 Pause repas

 

Modérateur : Agnès Foiret, enseignante chercheuse en arts plastiques, Institut Acte, École des arts de la Sorbonne, Paris1

 

  • 14h15 - Miquel Mont, artiste
    L’image abstraite de la peinture
    La peinture est devenue aujourd’hui une forme ouverte, sans hiérarchies. Ceci lui permet d’échapper à un ensemble de catégories qui l’ont enfermée la plupart du temps dans un discours formaliste. Ce discours a fonctionné socialement comme une machine très efficace pour éliminer l’altérité, ignorer la différence de genre, de culture. « Peinture abstraite » fait partie pour moi de cette construction. Comme définition elle a eu une pertinence historique certainement. Mais aujourd’hui ? Nous vivons un règne de l’image dans un monde où le réel est de plus en plus refoulé par les écrans, où l’abstrait est en fait de l’image abstraite.

 

  • 14h 45 - Stéphane Carrayrou, historien de l’art, critique, curator et professeur de théorie des arts à l’ESADHaR / Rouen.
    Ouvrir l’espace. Tal Coat, Lucio Fontana et la fonction haptique. Résonances contemporaines
    En ouverture de ma communication, j’étudierai un nombre restreint d’œuvres de la seconde moitié de la vie du peintre Pierre Tal Coat. À ce moment de sa vie, Pierre Tal Coat aime répéter qu’il est « dans le monde », « au milieu du monde » et non pas « en face du monde ». Nous dirions aujourd’hui qu’il est dans une relation haptique au monde. Sa rencontre avec la phénoménologie et son amitié avec l’esthéticien Henri Maldiney ont accompagné cette orientation dès la fin des années 1940. À la faveur de ses marches dans la campagne, Tal Coat laisse venir à lui, de toutes parts, ce qu’il appelle les « phénomènes ». Sa réceptivité n’est pas moins grande dans le silence de l’atelier, peuplé d’œuvres. Du broyage des pigments aux craquelures qui se forment à même la toile, c’est le tableau qui le guide dans ses gestes.
    Préoccupé comme lui d’« ouvrir l’espace », son contemporain Lucio Fontana a conçu - avec ses Concetti spatiale perforés de buchi ou de tagli - une œuvre qui ambitionne de révolutionner la vision traditionnelle de l’art et, pour reprendre ses propres termes, de s’évader symboliquement et matériellement de « la prison de la surface plane ».
    Quelles résonances peuvent avoir les approches de Pierre Tal Coat et de Lucio Fontana dans la pratique d’artistes actuels ? Que peut signifier « ouvrir la peinture » pour un plasticien contemporain ? Pour certains cela se manifestera par le fait de créer des ouvertures d’un type nouveau dans la matière de la peinture. Pour d’autres, ce sera d’ouvrir l’œuvre sur le lieu d’exposition, en s’employant à le révéler et à aiguiser la perception que peut en avoir le spectateur. D’autres encore cherchent à suggérer un espace illimité à l’intérieur de l’espace même de l’œuvre, qu’elle soit bidimensionnelle ou tridimensionnelle.

 

  • 15h15 - Miguel Angel Molina, artiste et professeur à l’ESADHaR / Rouen.
    Verfremdungseffekt
    Souvent, le cinéma, la littérature et d’autres formes d’art nous invitent à pénétrer dans des univers illusoires avec lesquels nous nous identifions. Il s’agit de provoquer une “émotion” chez le spectateur que les Grecs anciens appelaient catharsis. Remettant en cause ce fonctionnement cathartique, Bertolt Brecht théorisa “l’effet de distanciation” (Verfremdung), une manière de dénoncer la fiction théâtrale qui aliène le spectateur et l’éloigne des véritables questions. Nous analyserons ce qu’il en est dans la pratique picturale.

 

  • 15h 45 – 16h 30 - Échanges

 

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La seconde partie du colloque aura lieu le mercredi 11 décembre 2019 à l'Institut national d'histoire de l'art, Paris.

 

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