Exposition / LES PAS DES LOUPS, Charlotte Coquen

  • Prolongation jusqu'au 16 juillet 2022
  • Puis visible depuis la vitrine du 17 juillet au 31 août 2022
  • Artothèque ESADHaR, Le Havre

Depuis une dizaine d’années, Charlotte Coquen explore la complexité de la construction identitaire à travers des séries thématiques évoquant le déterminisme social.

À l’artothèque ESADHaR, elle présente un ensemble de travaux récents ayant en commun un questionnement sur le référent admis que sont les fleurs. Fleurir est un acte symboliquement chargé ; tour à tour d’amour, d’hommage, d’images, c’est-à-dire d’intentions. À l’occasion de cette exposition et en collaboration avec Jim K. Quéré de l’atelier estampe du campus de l’ESADHaR de Rouen, l’artiste a réalisé cinq oeuvres papier en tirages limités.

Charlotte Coquen a depuis longtemps choisi les matériaux céramiques pour questionner les images et, à travers leur matérialité, nous conduire vers l’au-delà de la représentation, vers un univers symbolique. Excellente dessinatrice et redoutable modeleuse, la céramique lui permet d’exprimer avec précision des intentions sibyllines propres à l’individu. La matérialité complexe de la céramique – avec ses lustres, émaux, cristaux, coulures, vitrifications ou terres brûlées – n’est nullement une fin en soi mais l’instrument choisi pour questionner la corporéité des images qu’elle emploie. Cette artiste qui ne supporte pas la séduction des matières, use de leurs apparences pour nous emmener vers les paradoxes de la condition humaine.

Dans les pièces présentées, Charlotte Coquen interroge l’authenticité des intentions véhiculées via les fleurs. Le bouquet offert n’est-il pas une parcelle de soi-même confiée à autrui ? Les pas des loups est une oeuvre présentée sous la forme d’une installation à composition variable. Il s’agit ici du bouquet de marguerites rutilantes dont les pétales se détachent, du tapis en poils de chèvre sur lequel reposent passionnément un arum et une rose et, piquées au mur, des épineuses pointant leurs tiges biseautées vers le spectateur. Outre le symbolisme convenu des jardineries, les fleurs sont quasiment toujours des objets sexués auxquels on prête des intentions nobles. Elles sont l’origine du fruit, de l’abondance, un moment précédent la fécondation, un appel. À l’instar d’Ovide, l’artiste s’en sert comme le support de nombreuses incarnations.

Dans deux autres sculptures, issue d’une série de Jupes, Charlotte Coquen part de la projection métaphorique de son propre corps dans une forme plastique. Alors que le buste féminin est un poncif de la sculpture politique (songeons un instant à Marianne ou à Minerve), ce dont l’artiste s’empare ici, est la partie inférieure de ce même corps héroïque. Elle ne garde que les jupes qu’elle renverse pour suggérer un creuset plus féminin que jamais. Dans un cas, une corolle d’où s’échappe un pistil en forme de jambe gracile et délicate. L’image est candide et sexuée, le blanc est virginal et laiteux. Dans cette articulation de contraires, la dynamique de la jambe instille lentement le mécanisme du désir mais aussi de celui du pouvoir. Dans l’autre cas, une Jupe à pois d’un noir encore brûlant est remplie d’un liquide bleu. Ce fluide aseptisé, fuit à travers les motifs, empêchant toute cristallisation. Un tel glissement a suggéré à l’artiste le projet des estampes où le dessin d’une composition florale, en se superposant à la photographie d’un visage réel, vient brouiller les cartes. Les regards des femmes représentées sont plongés dans une sorte d’absence, quand les fleurs portent les stigmates d’un dessin incisif. Plus grands que de nature, les sujets sont traités en nuances de gris, avec le souci de l’égal, que surtout, rien ne prime.

Chez Charlotte Coquen, le corps apparaît dans l’étreinte que la société lui inflige mais aussi dans sa quête d’émancipation. Dans la série Close Up, réalisée aux premières heures du confinement au printemps 2020, elle représente de jeunes anonymes qui se libèrent d’un conformisme étouffant symbolisé par les intérieurs d’une société rétrograde. Leurs corps, accomplissant d’improbables gymnastiques ou se posant là où on ne les attend pas, évoquent l’aliénation par le quotidien. Dans l’exemple qu’elle a choisi, on retrouve des fleurs qui suggèrent ce corps en lévitation.

À l’intérieur comme à l’extérieur, les fleurs révèlent donc l’habitus, c’est-à-dire l’apparence par laquelle se manifeste un groupe social.

Un tapis de fleurs devant un pavillon, une famille heureuse et convenable, tel est le contenu symbolique de l’installation Pansies, qui se présente à nous sous la forme d’un parterre maîtrisé de pensées. Ces fleurs, en porcelaines sont précieuses, bienséantes, symptôme de réussite, mais aussi et à y regarder de plus près, méticuleusement coupées. Alors Pansies - qui s’emploie en anglais tant pour nommer ces fleurs que pour stigmatiser la personne qui par des qualités dites féminines manque de courage ; une « poule mouillée » – transposée à la condition des femmes claquemurées chez elles, apparaît soudainement dans sa violence brutale.

Ludovic Recchia, historien de l’art, curateur - conservateur & directeur du centre Kera

 

L'ARTISTE

Charlotte Coquen est née à Dieppe en 1982. Elle est diplômée des Beaux-Arts de Rouen en 2008. Son travail est régulièrement montré lors d’expositions collectives et personnelles - dernièrement à la fondation Bernardaud de Limoges, au CCCLB de La Borne ou à la triennale Intersection de Tournai. Depuis 2019, l’artiste vit à Rouen et en Belgique où elle a installé son atelier. Charlotte Coquen enseigne à l’EACM à Aulnay-sous-bois.

 

INFORMATIONS PRATIQUES

Entrée libre
Mercredi et samedi : 10h à 12h et de 14h à 18h
Jeudi et vendredi : 14h à 18h
Sauf jours fériés et vacances scolaires

Adresse
Artothèque ESADHaR
74-76 rue Paul Doumer / 76600 Le Havre

 

Visuel : Charlotte Coquen