RécitEA(L)

Récits d’Enseignement de l’Art (Laboratoire des)

 

PRÉSENTATION GÉNÉRALE DU PROJET

Engagées dans une série de réformes importantes, les écoles d’art françaises sont désormais confrontées à la question de la spécificité de leurs méthodes pédagogiques et de leurs modes de recherche au regard d’autres filières d’enseignement supérieur. Le programme RécitEA(L) entend contribuer à cette réflexion en associant des expériences et des récits autour de la problématique des pédagogies de l’art. Le concept d’« identité narrative » offre un socle théorique à l’élaboration de ce programme. Selon Paul Ricoeur, l’identité n’est pas une substance fixe (l’ego cartésien), mais évolue entre le réel et l’imaginaire tout au long d’une vie. L’homme se saisit comme être singulier dès lors qu’il se raconte, s’énonce, fût-ce à travers une multiplicité de récits contradictoires. Son identité est « narrative ». Force est de constater qu’il est peu de lieux d’enseignement où les histoires des enseignants comme celle des ense gnés peuvent aussi librement se dire, se confronter et se croiser que dans une école d’art. Si le processus d’apprentissage, en tant qu’il participe à la construction d’identités, constitue déjà en soi un cadre privilégié de situations narratives, celui-ci se trouve accru par le contexte spécifique aux écoles d’art, qui s’attache à mettre en valeur les singularités individuelles des étudiants. De leur côté, les enseignants de ces écoles enseignent aussi à partir de leur propre histoire, par la liberté qui leur est donnée de travailler en fonction de leurs propres choix méthodologiques et thématiques. Le programme RécitEA(L) entend exploiter cette situation originale en s’appuyant sur deux principes cardinaux:

1. La mise en situation d’étudiants, d’enseignants et de chercheurs invités dans des territoires géographiques hétérodoxes (ce que nous appellerons les « non-lieux de l’art ») ;

2. Le pratique du récit comme supports de réflexion sur ces expériences et comme forme artistique.

RécitEA(L) voudrait ainsi être à la fois une plateforme de recherche sur les pédagogies de l’art et un lieu d’expérimentation du récit envisagé comme mode privilégié de médiation de l’art. En créant des cadres expérimentaux dans des espaces et des temps autres que ceux de l’atelier, ce programme de recherche vise à produire des écarts géographiques susceptibles de générer des situations narratives engageant aussi bien les enseignants que les étudiants.

 

MODALITÉS DE LA RECHERCHE

Il conviendra de mettre en place des conditions de production artistique qui confrontent, au cours d’itinéraires et de rencontres, étudiants, artistes et chercheurs invités à des combinaisons changeantes entre lieux d’expérience, formes et récits. Il s’agira de relier dans la durée, à partir de situations ponctuelles, plusieurs écoles d’art afin d’engager des situations pédagogiques dans des territoires variés (des plus sauvages aux plus institutionnels). Ces expériences auront pour objectif de développer une recherche autour des formes - notamment pédagogiques – et des conditions d’apparition de ces formes. Il s’agira des profiter des amplitudes et des écarts situationnels (terrain, niveau, intensité) afin de questionner le « mouvement du faire » et les « lieux du voir ou du montrer ». Ces tremblements géographiques se manifesteront : 1. par les qualités des terrains explorés et investis ; 2. par les actions topologiques liées à des distances et des reliefs ; 3. par la variation institutionnelle et le statut de ces lieux ; 4. par la tension crée entre la faveur et la défaveur des conditions spatiales et leur temporalité. L’enjeu de cette pratique sera ainsi de développer des recherches sur le parcours des formes, des dynamiques de production et sur la plasticité des circonstances comme système d’activation des œuvres. Cette combinaison entre recherche, dynamique et plasticité aura pour but de générer des situations critiques : la production des formes comme situation critique et la situation critique comme condition de production. Les écarts entre le dedans et le dehors des lieux de l’art, entre l’ordinaire et l’extraordinaire, le possible et l’impossible, le connu et l’inconnu seront envisagés comme leviers de la pratique artistique. Les empêchements de toutes sortes, les intimidations diverses, les limites ou absence de financement, les engagements non tenus, les éventualités du mécénat, etc., composeront la ressource principale de nos expériences. Le dépassement, voire la sublimation de ces « problèmes » dans les formes de l’art seront le moteur et la réalité pratique de nos agencements. Il conviendra enfin, à partir de ces situations, d’inventer des formes narratives susceptibles d’en rendre compte. Si les récits d’expérience aident à comprendre et à grandir en constituant des « patrimoines de connaissance » (Carlo Ginzburg), ils pourront ici devenir œuvres, documents, témoignages, mais aussi supports de réflexion théorique sur l’apprentissage et l’enseignement de l’art.

 

MÉTHODOLOGIE

Pour mener ces expériences, nous privilégierons les espaces sans qualité, les « non-lieux » (Marc Augé) de l’art. Par ces détours, il s’agira d’engager des situations de tension entre le dedans et le dehors de l’école. Ces expériences seront menées dans une relative préservation du temps nécessaire à une certaine « grâce du faire », celle d’une transformation des problèmes en pratiques possibles. Pour cela, des périodes de plusieurs jours, voire de plusieurs semaines seront nécessaires. Si le temps de l’expérience sera déjà en lui-même envisagé comme un activateur de formes, le temps « d’après », celui du retour, sera aussi appréhendé comme temps de création. Ce temps sera l’occasion d’une mise en perspective de la pratique au regard de l’histoire contemporaine des formes, notamment des formes narratives de l’art — ceci, sous leurs différentes modalités : orale, écrite, figurative, filmique, performative, etc. On confrontera la co-existence de l’expérience et du récit à la manière dont peut la concevoir Georg Simmel, pour qui l’aventure « ne précède pas le récit comme un événement chronologique mais en reste depuis le début inséparable » (Giorgio Agamben).

 

OBJECTIFS

Ce programme envisage l’art comme une machine à transformer en formes possibles les problèmes que rencontre sa pratique. Il entend confronter étudiants, enseignants et chercheurs invités à des situations problématiques afin de trouver, en elles, des solutions plastiques. Il s’inspire du postulat selon lequel il n’y a pas de travail possible en-dehors de ce qui le menace. A partir de ces mises en situations, ce programme entend enfin aborder le récit, sous toutes ses formes, à la fois comme moyen de réflexion sur des expériences pédagogiques et comme mode privilégié de médiation de l’art.

 

PROGRAMME

Une série de WORKSHOPS itinérants sera organisée, regroupant des étudiants, des chercheurs invités et des enseignants de plusieurs écoles d’art et prenant pour cadre principal d’expérimentation les non-lieux de l’art. 

Un CYCLE DE JOURNÉES D’ÉTUDES sera organisé sur le thème des pédagogies de l’art, en lien avec la question de la médiation narrative dans l’art contemporain.

Un JOURNAL sera édité, puis diffusé dans les écoles d’art de France, qui rendra compte de ces expériences, de ces récits et des réflexions théoriques qui en découleront.

 

IMPLICATIONS PÉDAGOGIQUES

Ce programme entend confronter les étudiants aux conditions de possibilité de l’exercice de l’art quel qu’en soit le terrain. Il s’agit de leur soumettre une multiplicité de situations semblables à celles qu’il leur sera possible de rencontrer pendant futur leur parcours artistique, en leur permettant de développer leur capacité d’adaptation à différents lieux de création, de collaboration, de concertation avec des structures institutionnelles et de mise à l’épreuve de leur travail dans ces différents contextes. Il s’agit surtout de permettre aux étudiants comme aux enseignants de réfléchir ensemble au sens de leur pratique en écoles d’art.

 

PRÉHISTOIRE DU PROJET

RécitEA(L) s’inscrit à la suite de plusieurs projets menés aux cours des dernières années:

1. Une série de workshops organisés conjointement par l’École cantonale d’art du Valais et l’École d’art du Havre en 2001, 2002 et 2003. Ces workshops expérimentaient les terrains glissants de l’art dans le contexte des pentes enneigées d’un massif suisse.

2. Cette série de workshops s’est poursuivie en 2013, en partenariat avec des écoles d’art françaises et étrangères. Ces échanges ont donné lieu à des publications et des expositions. Une partie de ces expériences est consultable sur DELTA TOTAL - L’ EDITION MAGNIFIQUE 1. Une autre partie fait l’objet d’une thèse de doctorat, par Sébastien Montéro, sur « Les conditions de production comme forme des oeuvres » (soutenance prévue : fin 2018).

3. En 2016, DELTA TOTAL a été invité à participer à Do Disturb au Palais de Tokyo.2

4. Le projet s’inscrit enfin dans le prolongement des expériences menées lors de l’exposition Légende, organisée au Frac Franche-Comté en 2016

 

ÉQUIPE DE RECHERCHE / MEMBRES FONDATEURS

Laurent Buffet – critique d’art, commissaire d’exposition, Docteur en philosophie de l’art, enseignant à l’École supérieure d’arts&médias de Caen/ Cherbourg

Sébastien Montéro – artiste, enseignant à l’ESADHaR, doctorant Art (Paris-1, sous la direction de B. Guelton)

 

ÉQUIPE DE RECHERCHE / MEMBRES ASSOCIÉS

Fabris Gallis (Le Laboratoires des Hypothèses) – artiste.

Romaric Hardy - artiste.

Nicolas Koch – artiste, Docteur en art (DSRA – ESAAA), enseignant à l’Ecole supérieure d’art de l’agglomération d’Annecy.

Sophie Lapalu – Docteure en esthétique, professeure d’histoire de l’art à l’Ecole supérieur d’art de Clermont Métropole.

Grégoire Leduey (OIEstudio) & Quentin Mocquard – designers graphiques.

Catherine Schwartz – artiste, éditrice, bibliothécaire à l’ESADHaR.

Klaus Speidel – Docteur en philosophie, chercheur à l’Université de Vienne.

Catherine Tiraby – artiste, en charge de la gestion et des droits à la photothèque de la Bibliothèque Kandinsky.

 

NOTES

1. http://www.r-diffusion.org/index.php?ouvrage=DEL-01

2. Voir annexe 2 (commissariat : Laurent Buffet), qui portait sur la question de la médiation narrative dans l’artcontemporain3.

3. Légende* (Laurent Buffet et Sylvie Zavatta), Les presses du réel, 2016. Voir annexe 1

 

ANNEXE 1 : Légende reciteal_annexe1.pdf

ANNEXE 2 : DELTA TOTAL reciteal_annexe2.pdf