Par-delà la beauté. Éthique du non-visible dans la photographie écologique de Jean Massart (1912)

Nora Labo, University of St Andrews, Écosse, Royaume-Uni

En 1912, le botaniste Jean Massart publie Pour la protection de la nature en Belgique, un des premiers ouvrages prônant la défense de l’environnement en Europe. De manière fort atypique pour son époque, ce livre est abondamment illustré par des photographies, dont le but est de souligner l’importance écologique des sites choisis par l’auteur, et de persuader les lecteurs de l’urgence des mesures de conservation.

Pourtant, malgré l’excellente maîtrise de l’outil photographique dont témoignent les précédentes publications de Massart, dans ce manifeste écologique les photographies semblent étrangement peu convaincantes. Leur accumulation presque excessive (plus de 300 dans un livre de 350 pages) ne fait que renforcer l’effet de banalité et monotonie de chaque image individuelle. La plupart des photographies ne sont ni belles, ni spectaculaires, et montrent généralement des paysages « impurs », perturbés par l’activité humaine. De plus, il y a des dissonances et de contradictions récurrentes entre les images et les textes qu’elles sont censées illustrer.

Dans mon intervention, je montrerai que ces images déconcertantes reflètent un choix délibéré de subvertir les hiérarchies de la nature alors dominantes. Pour Massart, la pauvreté même de ces photographies était censée encourager le spectateur à imaginer des espaces naturels radicalement autres par rapport à ceux qu'on savait déjà voir et protéger. Leur manque de matière visuelle remarquable articule une critique de la primauté des apparences dans la pensée écologique.

Ce corpus soulève également certaines questions théoriques : d'abord, comment peut-on s'appuyer sur des images pour se figurer le pas-encore imaginable ? Et aussi, comment la prolifération des images peut-elle être amenée à exprimer les limites du visible ?

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Nora Labo est historienne de la photographie, et travaille sur les conceptualisations de la nature à la fin du 19e siècle, en s’appuyant sur des images marginales aux différents systèmes de représentation : des photographies produites pour être auxiliaires à la peinture, des illustrations confuses et inutiles des projets scientifiques coloniaux, ou des images à charge étrangement peu convaincantes des premiers manifestes écologiques. Dans sa thèse de doctorat, qu’elle vient de finir à l’Université de St Andrews (Écosse), elle utilise cette iconographie pour analyser les dissonances, les fractures et les résistances au sein des idéologies dominantes de la nature entre 1850 et 1914. Détentrice d’une licence de philosophie, Nora Labo a suivi une formation pratique en photographie (ENS Louis-Lumière) et un master de recherche à l’EHESS .